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31-août-2010
Vincent Le Guennou: «Un modèle émergent commence par un cadre institutionnel solide»
Les Afriques
Vincent Le Guennou, vice-président du fonds Emerging Capital Partners, apporte à la définition du concept « Emergence » sa vision pragmatique d'investisseur gérant l'un des plus grands fonds dédiés à l'Afrique, avec un portefeuille d'engagements qui dépasse 1,8 milliard de dollars.
Les Afriques : Quelle définition donnerez-vous au concept « marché émergent », si présent aujourd'hui dans la littérature économique ?
Vincent Le Guennou : C'est une notion très usitée, avec des connotations très différentes. De mon point de vue, je définirai un marché émergent comme celui qui présenterait un cadre institutionnel et une politique économique règlementés, permettant à l'ensemble des acteurs du secteur privés de s'exprimer, de prendre des initiatives dans les meilleures conditions de concurrence et de transparence. Pour qu'un pays se développe, il faut qu'il y ait un cadre institutionnel organisé qui permette d'accélérer les dynamiques de croissance. Par exemple, le Nigeria des années 90 avait du potentiel, mais les dirigeants n'avaient pas défini une vision institutionnelle capable de propulser le pays en avant.
LA : Quid du Maghreb d'aujourd'hui ? Les critères sont-ils réunis pour parler d'émergence ?
VLG : Ils sont réunis, mais pas de façon équivalente d'un pays à l'autre. On a un modèle important avec la Tunisie, qui tire son développement d'une succession de plans quinquennaux. Le cadre institutionnel est posé avec un PIB par habitant en croissance continue et de nombreux indicateurs encourageants. C'est certainement un marché émergent, même si de part sa taille il n'est pas comparable à l'Egypte, à l'Afrique du Sud ou au Maroc. Le Maroc est aussi émergent, avec un processus de libéralisation réussi et un cadre institutionnel rénové, quoique présentant quelques différences avec la Tunisie. Quant à l'Algérie, son orientation vers l'économie de marché est encore récente. Il y a un temps d'apprentissage nécessaire qui est en train de se faire.
LA : Qu'en est-il de l'Afrique subsaharienne ?
VLG : Vous conviendrez avec moi qu'il est difficile, au point de vue politique, économico-financier, social et culturel, de considérer l'Afrique subsaharienne comme un bloc homogène. Il y a plusieurs pays qui enregistrent des progrès encourageants, comme le Ghana, qui est un bon modèle. D'autres pays doivent d'abord régler des problèmes politiques. C'est le cas de la Guinée dont le potentiel, grâce à son sous-sol, est important.
LA : Comment un acteur majeur du capital investissement comme ECP procède-t-il dans ses investissements, compte tenu de ces grandes différences dans les économies africaines ?
VLG : Nous avons évidemment une approche macroéconomique enrichie en continu avec nos ressources et nos expériences sur le terrain. Ces données sont confrontées aux nombreuses opportunités qui se présentent. Notre stratégie est de couvrir l'ensemble du continent. Nos fonds investissent largement dans les services financiers tels que la banque et l'assurance. Nous investissons dans des projets à valeur ajoutée économique et sociale élevée pour le continent, et en garantissant un retour sur capital intéressant pour nos actionnaires.
LA : Que peut-on dire justement du premier semestre 2010 ?
VLG : C'est une période d'observation et de consolidation. ECP n'a pas fait d'investissements à proprement parler. Il y a eu une crise forte en 2008. Il nous fallait évaluer et suivre l'impact sur notre portefeuille, d'une taille de 1,8 milliard de dollars. La deuxième partie de l'année en cours nous éclairera sur les nouvelles opportunités de l'Afrique, qui reste l'une des dernières destinations émergentes.
LA : On a souvent déploré la faible intégration interafricaine. Quel regard portez-vous sur le hub financier de Casablanca ?
VLG : Nous l'avons accueilli avec beaucoup d'intérêt, tant à travers notre structure sur place qu'à travers nos différents Etats-majors africains à Tunis et à Paris. C'est une initiative importante, ne serait-ce que par le simple fait qu'il s'agit d'un projet tourné vers l'intégration. Actuellement, nous avons plusieurs Bourses en Afrique, mais chacune à tendance à s'investir sur son seul marché national. Il est temps de voir un marché africain intégré, avec des sociétés cotées dans différentes bourses du continent.
LA : Il y a, dans le monde, plusieurs modèles émergents. Quelles sont les success-stories les plus adaptées à l'Afrique ?
VLG : Je voudrai saluer l'initiative de Didier Acouetey et de Paulo Gomes de mettre en place la Chambre de Commerce Asie-Afrique. Cela veut dire que nos élites commencent aujourd'hui à emprunter des chemins différents et à tracer leurs propres sillons pour le développement.
LA : S'agissant du développement, l'Afrique doit-elle poursuivre le développement de son industrie ou prendre des raccourcis, comme les services ?
VLG : Le simple fait d'avoir un sous-sol aussi riche nous condamne à développer une vraie industrie minière, en nous efforçant de créer de la valeur ajoutée localement au lieu d'exporter les matières premières sans aucune transformation.
